Fort Boyard : un chantier titanesque sous haute surveillance, mais qui cherche encore son argent
À la mi-juillet 2025, les travaux de sauvegarde du Fort Boyard ont officiellement commencé. Le Département de la Charente-Maritime engage un chantier d’envergure pour sauver ce monument emblématique, entre prouesses d’ingénierie, contraintes environnementales et incertitudes financières. Pendant que les barges grattent les fonds marins, les appels aux dons envahissent la région, des fast-foods aux entrées des villes.
Un chantier hors norme pour un monument en sursis
Le Fort Boyard n’est pas qu’un décor télévisuel ni une simple curiosité touristique. C’est un ouvrage militaire classé monument historique depuis 1950, construit au XIXe siècle sur un banc de sable instable, entre l’île d’Oléron et l’île d’Aix.
Et comme toutes les fortifications livrées à la mer, il s’abîme.
Depuis des années, les tempêtes rongent ses fondations. Les pierres se descellent, la base s’effrite, la risberme – cette ceinture immergée qui stabilise ses assises – menace de céder. Sans intervention, le fort pourrait sombrer, emporté par l’océan.
Pour éviter ce scénario, le Département de la Charente-Maritime a lancé en juillet 2025 un chantier exceptionnel, probablement le plus complexe jamais mené sur un monument maritime français.
Première étape : préparer le terrain sous-marin
Depuis la mi-juillet, l’entreprise Merceron, basée en Vendée, est à l’œuvre autour du fort. Sa mission : aplanir le fond marin et retirer les matériaux accumulés par les chantiers précédents. On parle ici de 4 000 m³ de remblais anthropiques à extraire, dans une opération délicate.
- La profondeur d’extraction varie entre 5 et 7 mètres, selon les marées.
- Merceron utilise pour cela un chalant fandable, une barge qui s’ancre au fond pour résister à la houle.
- Une grue de 70 tonnes est mobilisée pour manipuler les blocs rocheux.
- L’équipe sur place compte 7 personnes :
3 membres d’équipage, 3 opérateurs sur la barge, et 1 encadrant.
Le défi technique : poser un havre, un éperon et sécuriser les fondations
Dès l’année prochaine, deux ouvrages lourds seront installés autour du fort :
- Un havre d’accostage (2026)
Ce quai marin de 30 mètres sur 30, haut de 11 mètres et pesant 4 000 tonnes, est conçu pour faciliter les opérations de maintenance et de sauvetage du fort.
Mais une autre idée germe dans les esprits : pourrait-il servir un jour à accueillir des visiteurs ? La décision n’est pas prise. La présidente du Département a laissé entendre qu’un projet d’ouverture partielle au public pourrait être étudié « si les conditions de sécurité le permettent ». Pour l’heure, le havre reste un outil technique, pensé d’abord pour les équipes d’entretien. - Un éperon brise-lame (2027)
Même dimension, mais avec 9 mètres de hauteur. Il sera placé au nord du fort pour casser la houle et protéger la structure des assauts répétés de l’Atlantique.
Dernière phase : la risberme, ceinture de sécurité du fort
Entre 2027 et 2028, les entreprises poseront une risberme, une sorte de couronne de béton armé de 6 mètres de haut, ancrée dans le sol marin, qui encerclera le fort pour stabiliser ses fondations.
Cette risberme est conçue pour tenir 100 ans. Le béton utilisé est enrichi en magnétite, un matériau dense qui alourdit les structures et améliore leur résistance.
Un travail d’ingénierie, mais aussi d’esthétique
Pour éviter que le fort ne se transforme en bloc de béton brut, les ingénieurs ont réalisé une matrice des pierres d’origine.
Concrètement, ils ont moulé les reliefs des murs existants pour reproduire fidèlement leur texture sur les nouveaux éléments en béton.
Résultat attendu : une fois les travaux terminés, le fort conservera son aspect historique, malgré l’ampleur des interventions.
La mer dicte sa loi
Le chantier est entièrement dépendant de la météo. Les entreprises ont installé quatre bouées équipées de sondes, qui surveillent en temps réel la houle, les vents et les courants.
Si les conditions sont mauvaises, les travaux s’arrêtent.
Côté environnement, les mesures restent standards :
- Surveillance des matières en suspension.
- Procédure d’éloignement des cétacés en cas de présence.
Le chantier suit les normes européennes pour les travaux maritimes, mais sans dispositif spécifique supplémentaire.
Un financement sous tension
Le chantier est lancé, mais le financement n’est pas totalement sécurisé.
Lors de l’inauguration officielle, Sylvie Marcilly, présidente du Département, l’a dit sans détour :
« Nous comptons sur les 3 millions d’euros promis par l’État, mais à ce jour les crédits ne sont pas encore confirmés… »
Le Département avance donc avec ses propres fonds, en attendant que les engagements de l’État se concrétisent.
Des appels aux dons jusque sous les plateaux de fast-food
En parallèle, la campagne de mécénat populaire bat son plein.
Impossible de ne pas la voir :
- Panneaux géants aux entrées des villes,
- Affiches dans les ports et sur les bus,
- Et même QR codes imprimés sur les sets de table des McDonald’s de la région, d’Oléron à Royan.
Le message est clair : chacun peut contribuer à sauver le fort. L’initiative vise les particuliers, sollicités à chaque coin de rue, pour combler le flou financier du chantier.
Un chantier patrimonial et politique
Le Fort Boyard est aujourd’hui au centre d’un chantier monumental : 20 entreprises, pilotées par le groupe ETPO (Entreprises Travaux Publics Ouvrages), collaborent pour consolider l’édifice. Les travaux ont commencé, les machines tournent, les barges draguent les fonds, mais l’argent public manque encore à l’appel.
Pour l’heure, c’est donc le béton qui sauve le fort, pendant que la Charente-Maritime attend que Paris honore ses promesses.
Sources :
Communiqués du Département de la Charente-Maritime, juillet 2025
Entretiens sur site avec Merceron, ETPO, BRN Ingénierie
