Oléron, l’hiver du sens : ce que révèle l’attaque du 5 novembre
Chères lectrices, chers lecteurs,
Si nous avons gardé le silence ces derniers jours, c’est parce que, comme beaucoup d’habitants et d’habitantes de l’île, nous avons été profondément meurtris par l’attaque du 5 novembre.
Nos pensées se tournent vers les victimes, leurs proches, ainsi que toutes celles et ceux qui ont été témoins ou visés.
La rédaction a été touchée personnellement : notre rédacteur en chef fait partie des sept personnes que le conducteur a tenté de percuter.
Nous avons pris le temps nécessaire avant de reprendre la plume.
Non par distance ou par retenue, mais parce qu’écrire, dans un moment où tout vacille, exige de retrouver la justesse, la sobriété, et le sens du devoir que nous devons à ce territoire.
Aujourd’hui, nous revenons à vous avec ce texte.
C’est une lecture, un témoignage, une analyse.
C’est aussi une manière de réaffirmer notre rôle : comprendre, donner du sens, et ne jamais détourner le regard quand l’île souffre.
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Il était autour de neuf heures. Le ciel était froid, presque blanc.
Sur cette route familière, je marchais, sans rien attendre d’autre qu’un jour ordinaire.
Et puis tout a basculé.
Un bruit de moteur, une accélération soudaine, un choc contre le monde.
Je me suis figé, le temps s’est tordu, la voiture est passée — trop près, trop vite.
Je n’ai pas été touché. D’autres l’ont été.
Et dans ce tumulte, un cri : « Allah Akbar ».
Depuis ce jour, ce cri me hante, mais pas comme une menace. Il résonne plutôt comme un appel — celui d’un homme qui ne trouvait plus sa place dans le monde.
Je vis sur une île magnifique, que beaucoup idéalisent. Mais derrière les dunes, les marais et les façades restaurées, il y a une réalité plus dure : celle d’une société qui s’épuise à force de tenir debout.
Ici, la précarité est partout et nulle part.
Les emplois sont saisonniers, les loyers trop chers, les services publics se retirent, les jeunes partent.
Sur Oléron, plus d’un logement sur deux appartient à des absents.
Le reste du temps, on s’arrange, on bricole, on espère.
Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde. »
Alors disons-le clairement : ce n’est pas la radicalisation qui gagne du terrain, c’est le désespoir social.
Je ne parle pas ici de marginaux, mais de ces vies fragiles que le système pousse hors du champ de la visibilité.
Ils vivent autour de nous : dans les zones artisanales, les mobil-homes, les studios loués à la semaine.
On les croise sans les voir, parce qu’ils dérangent le récit de carte postale d’une île prospère et paisible.
Ils ne sont pas dangereux, ils sont simplement seuls.
Et quand la société ne leur parle plus, quand la République se réduit à un formulaire ou à une sanction, il reste parfois le vide — ce silence intérieur que certains remplissent par la foi, d’autres par la violence.
On dit que l’homme qui a foncé sur nous s’était converti.
Qu’il avait quitté le catholicisme pour l’islam.
Mais je ne crois pas que son acte soit religieux.
Il vient de ce besoin profond d’appartenir à quelque chose, de sentir que sa vie a un sens.
Quand les structures s’effondrent, la foi devient parfois le dernier refuge.
Mais croire sans communauté, sans accompagnement, c’est risquer la folie.
Ce cri — « Allah Akbar » — n’était pas un drapeau, c’était un vertige.
Le vertige de celui qui, ne trouvant plus de place dans la société, se jette contre elle.
Oléron est une île, mais elle ressemble aujourd’hui à une métaphore du pays tout entier.
On y vient chercher la paix, on y trouve le repli.
Le pont qui la relie au continent relie aussi deux réalités : celle des résidences secondaires et celle de la pauvreté.
L’hiver, les commerces ferment, les rues se vident, les liens se défont.
Les plus fragiles restent seuls, invisibles, jusqu’à ce que la solitude devienne insupportable.
Ce qui s’est passé ce matin-là n’est pas un accident isolé : c’est le produit d’un territoire abandonné, d’un système qui gère les symptômes au lieu de soigner les causes.
Comme l’écrivait encore Camus : « La misère empêche de croire que le monde est bon, la souffrance qu’il est raisonnable. »
Je ne cherche pas à excuser son geste.
Je veux comprendre ce qu’il révèle.
Car ce n’est pas en punissant qu’on empêchera d’autres drames, mais en redonnant un cadre, une place, une dignité.
Nous parlons souvent d’insécurité, rarement de désespoir.
Mais ici, c’est le désespoir qui tue à petit feu : le manque de logements accessibles, la fatigue des travailleurs précaires, le sentiment d’être oubliés.
On croit éloigner le danger en surveillant les frontières, mais le danger naît ici, dans le silence des campagnes, dans les parkings vides, dans les existences qu’on ne regarde plus.
Ce 5 novembre 2025, j’ai vu la mort traverser ma route.
Et j’ai compris que la violence n’est pas toujours un message politique.
Parfois, c’est la dernière manière qu’un homme trouve pour rappeler qu’il existe.
Camus disait : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
Je veux croire à cet été.
Mais il ne viendra pas tout seul.
Il faudra le reconstruire ici, dans nos villages, nos communes, nos solidarités concrètes.
Parce que la paix ne viendra pas des discours.
Elle naîtra, sur Oléron comme ailleurs, de la dignité retrouvée — celle de pouvoir vivre, travailler, et simplement exister sans hurler son nom dans le vide.

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